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J.LACAN                      gaogoa

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XV- L'acte psychanalytique

version rue CB                                                                                                      [#note note]

17 janvier 1968


     (p95->) En parlant de l' " acte psychanalytique " , j'ai, si je puis dire, deux ambitions , une longue et une courte, mais forcément la courte est la meilleure ; la longue qui ne peut être écartée, c'est d'éclairer ce qu'il en est de l'acte; la courte, c'est de savoir en quoi est l'acte du psychanalyste. Déjà, dans quelques écrits passés, j'ai parlé du psychanalyste, j'ai dit que je ne partais que de ceci qu'il y a du psychanalyste. La question de savoir s'il y a « le » psychanalyste n'est pas non plus du tout à mettre en suspens, mais celle de savoir comment il y a un psychanalyste. C'est une question qui se pose à peu près dans les mêmes termes que ce qu'on appelle en logique la question de l'existence.

    L'acte psychanalytique, si c'est un acte et c'est bien de là que nous sommes dès l'année dernière, partis, c'est quelque chose qui nous pose la question de l'articuler, de le dire, ce qui est légitime et même allant plus loin, ce qui implique de conséquence d'acte pour autant que l'acte est lui-même de sa propre dimension un dire. L'acte dit quelque chose. C'est de là que nous sommes partis.

     Cette dimension est aperçue depuis toujours. Elle est présente dans le fait, dans l'expérience. Il suffit d'évoquer même un instant des formules prégnantes, des formules qui ont agi, comme celle d'« agir selon sa conscience », pour saisir ce dont il s'agit. Agir selon sa conscience, c'est bien là une espèce de point-médium autour de quoi peut être dit avoir tourné l'histoire de l'acte, ou qu'on puisse prendre comme point de départ pour la centrer. Agir selon sa conscience, pourquoi et devant qui ?

     La dimension de l'Autre, en tant que l'acte vient témoigner de quelque chose, n'est pas plus éliminable. (p96->) Est-ce à dire que ce soit là le vrai tournant, le centre de gravité ? Pourrons-nous même un instant le soutenir d'où nous sommes, c'est-à-dire d'où la conscience comme telle est mise en question, mise en question de la mesure qu'elle peut donner à quoi?, assurément pas au savoir, à la vérité non plus. C'est de là que nous repartons en prenant la mesure de ce qui n'est point encore défini, de ce qui n'est point encore vraiment serré, de ce qui est seulement ici introduit, même pas supposé, l'acte psychanalytique pour réinterroger ce point d'équilibre autour de quoi se pose la question de ce qu'est l'acte.

     A l'horizon, bien sûr, nous le savons, une rumeur, une rumeur qui vient de loin, qui vient des temps qu'on appelle classiques, ou encore notre Antiquité, où assurément nous savons que tout ce qui s'est dit sur le sujet de l'acte exemplaire, de l'acte méritoire, du Plutarquisme, si vous le voulez, sûrement nous sentons déjà qu'il y a un peu trop d'estime de soi à entrer dans le jeu, et pourtant en sommes-nous si distancés ? Nous pensons qu'aujourd'hui, c'est autour d'un discours sur le sujet que nous reprenons l'acte, et que notre avantage ne saurait tenir en rien d'autre qu'à ceci, qui nous a fait rétrécir le point d'appui de ce sujet en nous imposant la plus rude discipline, à ne vouloir tenir pour sûre que cette dimension, par quoi il est : le sujet grammatical.

     Entendons bien là que ce n'est pas nouveau, et que l'année dernière dans notre exposé de la Logique du Fantasme, nous avons marqué à sa place, la place du je ne pense pas, cette forme du sujet qui apparaissait comme en écornure du champ à lui réservé. Cette dimension proprement de la grammaire qui faisait que le fantasme pouvait être dominé littéralement par une phrase qui ne se soutient pas, qui ne se conçoit pas autrement que de la dimension grammaticale : Ein kind wind geschlagen, on bat un enfant, nous la connaissons. C'est là le point de donnée le plus sûr, autour de quoi, au nom de ceci que nous posons à titre disciplinaire, qu'il n'y a pas de méta-langage, que la logique elle-même doit être extraite de ce donné qu'est le langage. C'est autour de cette logique par contre que nous avons fait tourner cette triple opération, à laquelle par une sorte de tentative d'essai, de divination, de risque, nous avons donné la forme du groupe de Klein, opération que nous avons commencé par pointer dans le cheminement par où nous l'avons abordée, par les termes d'aliénation, de vérité et de transfert.

     Assurément, ce ne sont là qu'épinglages ; et à être (p97->) parcourus en un certain sens, nous sommes - pour nous y retrouver, pour supporter ce qu'ils peuvent pour nous, représenter - forcés de leur donner un autre nom, et bien sûr, à condition de nous apercevoir qu'il s'agit du même trajet.


     Donc c'est à partir de la subversion du sujet que nous avons déjà, depuis quelque dix ans, suffisamment articulée pour qu'on conçoive quel est le sens que prend ce terme, au moment où nous disons que c'est de la subversion du sujet que nous avons à reprendre la fonction de l'acte; pour que nous voyions que c'est entre ce sujet grammatical, celui qui est là, inscrit dans la notion même d'acte, dans la façon dont il nous est présentifié, le je de l'action, et ce sujet articulé dans ces termes glissants, toujours prêts à nous fuir d'un déplacement, d'un saut, à l'un des sommets de ce tétraèdre, en vous rappelant les fonctions de ces termes, à savoir :

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la position du ou-ou d'où part l'aliénation originaire, celle qui aboutit au " je ne pense pas ", pour qu'il puisse même être choisi - et que veut dire ce choix ? -, le " je ne suis "pas en articule l'autre terme; ces vecteurs, ou plus exactement ces directions dans lesquelles sont prises les opérations fondamentales, étant celles que j'ai rappelées tout à l'heure sous les termes d'aliénation, de vérité et de transfert.

    Qu'est-ce que cela veut dire? Où cela nous conduit-il ?

    L'acte psychanalytique, nous le posons comme consistant en ceci, de supporter le transfert. Nous ne disons pas : qui supporte, qui fait l'acte, le psychanalyste donc implicitement. Ce transfert qui serait une pure et simple obscénité, dirai-je, redouble de (p97->) bafouillage si nous ne lui redonnons pas son véritable nœud, dans la fonction du sujet supposé savoir. Ici, nous l'avons fait depuis un temps en démontrant que tout ce qui s'articule, de sa diversité, comme effet de transfert, ne saurait s'ordonner qu'à être rapporté à cette fonction vraiment fondamentale, partout présente dans tout ce qu'il en est d'aucun progrès de savoir, et qui prend ici sa valeur justement de ce que l'existence de l'inconscient la met en question - question jamais posée de ce que l'on est toujours là, si l'on peut dire, implicitement - la réponse est même inaperçue : du moment qu'il y a savoir, il y a sujet, et il faut quelque décalage, quelque fissure, quelque ébranlement, quelque moment de je dans ce savoir, pour que l'on s'avise tout d'un coup, pour qu'ainsi se renouvelle ce savoir, qu'il savait avant.

    Ceci est à peine relevé au moment où cela se passe, mais c'est le champ de la psychanalyse qui le rend inévitable. Qu'en est-il du sujet, sujet supposé savoir, puisque nous avons à faire à cette sorte d'impensable qui dans l'inconscient nous situe un savoir sans sujet? Bien sûr, c'est là quelque chose aussi dont on peut ne pas s'aviser, à continuer de considérer que ce sujet est impliqué dans ce savoir, tout simplement à laisser fuir tout ce qu'il en est de l'efficience du refoulement, et qu'il n'est point autrement concevable qu'en ceci, que le signifiant présent dans l'inconscient, et susceptible de retour, est précisément refoulé en ceci qu'il n'implique point de sujet, qu'il n'est plus ce qui représente un sujet pour un autre signifiant, qui est ceci qui s'articule à un autre signifiant sans pour autant représenter ce sujet. Il n'y a d'autre définition possible de ce qu'il en est vraiment de la fonction de l'inconscient, pour autant que l'inconscient freudien n'est pas simplement cet implicite, ou cet obscurci, ou cet archaïque, ou ce primitif. L'inconscient est toujours dans tout autre registre, dans le mouvement instauré comme faire par cet acte, de supporter, ou d'accepter de supporter le transfert.

 La question est : que devient le sujet supposé savoir ? Je vais vous dire qu'en principe, le psychanalyste le sait, ce qu'il devient. Assurément, il choit. Ce qui est impliqué théoriquement dans cette suspension du sujet supposé savoir, ce trait de suppression, cette barre sur le S qui la symbolise dans le devenir de l'analyse, elle se manifeste en ceci: que quelque chose se produit à une place, certes pas indifférente au psychanalyste, puisque c'est (p99->) à sa propre place que cette chose surgit. Cette chose s'appelle l'objet petit " a ".


     L'objet petit " a " est la réalisation de cette sorte de désêtre qui frappe le sujet supposé savoir; que ce soit l'analyste, et comme tel, qui vienne à cette place n'est pas douteux et se marque dans toutes les inférences où il s'est senti impliqué au point de ne pouvoir faire que d'infléchir la pensée de sa pratique dans le sens de la dialectique de la frustration, vous le savez, liée autour de ceci que lui-même se présente comme la substance dont il est jeu et manipulation dans le faire analytique. Mais c'est justement à méconnaître ce qu'il y a de distinct entre ce faire et l'acte qui le permet, l'acte qui l'institue, celui dont je suis parti tout à l'heure en le définissant comme cette acceptation, ce support donné au sujet supposé savoir, à ce dont pourtant le psychanalyste sait qu'il est voué au désêtre et qui donc constitue, si je puis dire, un acte, en porte-à-faux puisqu'il n'est pas le sujet supposé savoir, puisqu'il ne peut pas en être. Et s'il est quelqu'un à le savoir, c'est le psychanalyste entre tous.


    Faut-il que ce soit maintenant, ou un tout petit peu plus tard, oui mais pourquoi pas maintenant, pourquoi pas tout de suite, quitte à revenir sur ceci dont j'espère vous le rendre familier, en vous rappelant les coordonnées dans d'autres registres, dans d'autres énoncés, faut-il vous rappeler que la tâche analytique, pour autant qu'elle se dessine de ce point du sujet déjà aliéné, dans un certain sens naïf dans son aliénation, celui que le psychanalyste sait être défini du " je ne pense pas ", que ce à quoi il le met, à la tâche, c'est à un je pense qui prend justement tout son accent, de ce qu'il sache le " je ne pense pas " inhérent au statut du sujet ?


     Il le met à la tâche d'une pensée qui se présente en quelque sorte dans son énoncé même, dans la règle qu'il lui en donne, comme admettant cette vérité foncière du je ne pense pas, qu'il associe et librement, qu'il ne cherche pas à savoir s'il y est ou non tout entier comme sujet, s'il s'y affirme. La tâche à laquelle l'acte psychanalytique donne son statut est une tâche qui implique déjà cette destitution du sujet, et où cela nous mène-t-il?


     Il faut se souvenir, il ne faut pas passer son temps à oublier ce qui s'en articule, ce qui s'en articule dans Freud, expressément du résultat. Ça a un (p100->) nom, et Freud ne nous l'a pas mâché, et qui est quelque chose qui est d'autant plus à mettre en valeur que comme expérience subjective ça n'a jamais été fait avant la psychanalyse. Ça s'appelle la castration, qui est à prendre dans sa dimension d'expérience subjective, pour autant que nulle part si ce n'est par cette voie le sujet ne se réalise, j'entends le sujet bien sûr.

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     Ce sujet ne se réalise exactement qu'en tant que manque, ce qui veut dire que l'expérience subjective aboutit à ceci que nous symbolisons par File:100-2.jpg , mais si tout usage de la lettre se justifie de démontrer qu'il suffit du recours à sa manipulation pour ne pas se tromper, à condition qu'on sache s'en servir, il n'en reste pas moins que nous sommes en droit d'essayer de pouvoir y mettre un « il existe » - que j'évoquais tout à l'heure à propos du psychanalyste au début de ce discours d'aujourd'hui - et que cet « il existe » en question, cet « il existe » d'un manque, il nous faut l'incarner dans ce qui lui donne effectivement son nom : la castration ; c'est à savoir que le sujet réalise qu'il n'a pas, qu'il n'a pas l'organe de ce que j'appellerai la jouissance unique, unaire, unifiante. Il s'agit proprement de ce qui fait une la jouissance dans la conjonction de sujets de sexe opposé, (p101->) c'est-à-dire ce sur quoi j'ai insisté l'année dernière en relevant ceci : qu'il n'est pas de réalisation subjective possible du sujet comme élément, comme partenaire sexué dans ce qui s'imagine comme unification dans l'acte sexuel.

     Cette incommensurabilité - que j'ai essayé de serrer devant vous, l'année dernière, en usant du nombre d'or, pour autant que c'est le symbole qui laisse jouer au plus large, c'est là quelque chose sur lequel je ne puis pas insister, du fait qu'il est du registre mathématique - cette incommensurabilité, ce rapport du petit a, puisque c'est le petit a que j'ai repris non sans intention pour le symboliser sous le nombre d'or, du petit a au 1, voilà où se joue ce qui apparaît comme réalisation subjective au bout de la tâche psychanalytique, c'est à savoir ce manque, ce n'est pas l'organe, ceci bien sûr n'est pas sans arrière-plan si nous songeons que l'organe et la fonction sont deux choses différentes, si différentes que l'on peut dire que revient de temps en temps le problème qui est de savoir quelle fonction il faut donner à chaque organe, et c'est là qu'est le vrai problème de l'adaptation du vivant. Plus il a d'organes, plus il en est empêtré.

     Mais suspendons ... Il s'agit donc d'une expérience limitée, d'une expérience logique et après tout, pourquoi pas ? Puisque un instant nous avons sauté sur l'autre plan, sur le plan du rapport du vivant à soi-même, que nous n'abordons que par le schéma de cette aventure subjective, il nous faut bien rappeler ici que du point de vue du vivant tout ceci après tout peut être considéré comme un artefact ; et que la logique soit le lieu de la vérité n'y change rien, puisque la question qui vient au bout est justement celle-ci, à laquelle nous saurons donner tout son accent en son temps qu'est-ce que la vérité ?

     Il nous importe de voir que de ces deux lignes, celles que j'ai désignées comme la tâche, le chemin parcouru par le psychanalysant en tant qu'il parle, sujet naïf qui est aussi bien le sujet aliéné à cette réalisation du manque, en tant que, je vous l'ai fait remarquer la dernière fois, il n'est pas, ce manque, ce que nous savons être à la place du je ne suis pas, ce manque était là depuis le départ, et que de toujours nous savons que ce manque est l'essence même de ce sujet qu'on appelle homme, quelquefois, que de l'homme c'est le désir, on l'a déjà dit, qui est l'essence. Tout simplement ce manque a fait un progrès dans l'articulation dans sa fonction d'organum, (p102->) progrès logique essentiellement dans cette réalisation comme telle du manque phallique . Mais il comporte que la perte en tant qu'elle était là d'abord, à ce même point, avant que le trajet en soit parcouru, et simplement pour nous qui savons - la perte de l'objet qui est à l'origine du statut de l'inconscient, ceci a été toujours expressément formulé par Freud -, soit réalisée autre part. Elle l'est précisément, c'est de là que je suis parti, au niveau du désêtre du sujet-supposé-savoir.


     C'est pour autant que celui qui donne le support au transfert est là sous la ligne noire, qui lui sait d'où il part, non pas qu'il y soit, il le sait trop bien qu'il n'y est pas, qu'il n'est pas le sujet supposé savoir, mais qu'il est rejoint par le désêtre que subit le sujet sujet supposé savoir, qu'à la fin c'est lui, l'analyste, qui donne corps à ce que ce sujet devient sous la forme de l'objet petit a. Ainsi, comme il est à attendre, il est conforme à toute notion de structure que la fonction de l'aliénation qui était au départ, et qui faisait que nous partions du sommet en haut à gauche d'un sujet aliéné, se retrouve à la fin égale à elle-même, si je puis dire, en ce sens que le sujet s'est réalisé, dans sa castration, par la voie d'une opération logique, voie aliénée, remet à l'Autre, se décharge, - et c'est là la fonction de l'analyste, - de cet objet perdu, d'où dans la genèse, nous pouvons concevoir que s'origine toute la structure. Distinction de l'aliénation, du petit a en tant qu'il vient ici et se sépare du File:100-2.jpg, qui à la fin de l'analyse est idéalement la réalisation du sujet; voici le processus dont il s'agit.

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    (p103->) Il y a un deuxième temps dans cette énonciation que je fais. J'y ouvre une parenthèse pour loger ce devant quoi tout à l'heure je me suis arrêté à en faire ce que j'aurais dû en faire, une introduction, j'en ferai maintenant un rappel, c'est celui-ci : ce n'est pas par hasard, jeu scolaire, idée de prendre un point familier dont on vous a chatouillé la cervelle en fin d'enseignement secondaire, que je me réfère au cogito de Descartes. C'est qu'il comporte en lui cet élément particulièrement favorable, à y reloger le détour freudien, non pas certes à y démontrer je ne sais quelle cohérence historique, comme si tout ça pouvait se rabouter de siècle en siècle en une manière de progrès, quand il n'est que trop évident que s'il y a quelque chose que ça évoque, c'est bien plutôt l'idée du labyrinthe. Qu'importe laissons Descartes. A regarder de près ce cogito, observez bien que le sujet qui y est supposé comme être, il peut bien être celui de la pensée, mais de quelle pensée en somme ? De cette pensée qui vient de rejeter tout savoir. Il ne s'agit pas de ce que font après Descartes ceux qui méditent sur l'immédiateté du " je suis " au " je pense ": une évidence, qu'à leur gré ils font consistante, fuyante... Il s'agit de l'acte cartésien lui-même, en tant qu'il est un acte. Ce qui nous en est rapporté et dit, c'est précisément à le dire qu'il est acte, c'est de ce point où s'achève une mise en suspens de tout savoir possible, que ce soit là ce qui assure le " je suis ": est-ce d'être " pensée " du cogito ? ou est-ce du rejet du savoir ?

    La question vaut bien d'être posée si l'on pense que ce qu'on appelle dans les manuels de philosophie les successeurs, la postérité d'une pensée philosophique, comme s'il s'agissait simplement de reprise, de morceau de mélasse pour en faire un autre mélange, alors qu'il s'agit à chaque fois d'un renouvellement, d'un acte qui n'est point forcément le même, et que si nous appréhendons Hegel, bien sûr, là encore comme partout, nous retrouvons la mise en suspens du sujet supposé savoir, à ceci près que ce n'est pas pour rien, que ce sujet est destiné à nous donner, au terme de l'aventure, le savoir absolu.

Pour voir ce que ça veut dire, il faut y regarder d'un peu plus près, et pourquoi pas ? y regarder au départ. Si la Phénoménologie de l'Esprit s'institue expressément de s'engendrer de fonction d'acte, est-ce qu'il n'est pas visible dans la mythologie de la lutte à mort de pur prestige, que ce savoir d'origine, à devoir tracer son chemin jusqu'à devenir cet impensa-(p104)ble, ce savoir absolu, où l'on peut se demander même - et non sans titre, à se le demander puisque Hegel le formule - ce qui pourra y tenir, même un seul instant, de sujet - que ce savoir de départ, qui nous est présenté comme tel, c'est le savoir de la MORT, c'est-à-dire une autre forme extrême, radicale, de mise en suspens comme fondement même de ce sujet du savoir.

   Est-ce qu'à réinterroger du point de vue des conséquences ceci dès lors dont il nous est facile d'apercevoir que, ce que l'expérience psychanalytique propose comme objet petit a - dans la voie de mon discours en tant qu'il ne fait que résumer, que pointer, que donner son signe et son sens à ce qui, de cette expérience s'articule partout - c'est ce que dans le désordre et la confusion qui l'engendre, cet objet petit a, ne voyons-nous pas qu'il vient à la même place où est au niveau de Descartes ce rejet du savoir, au niveau de Hegel, ce savoir comme savoir de la mort, dont nous savons qu'assurément c'est là sa fonction, que ce savoir de la mort articulé précisément dans cette lutte à mort de pur prestige, en tant qu'elle fonde le statut du maître, c'est d'elle que procède cette Aufhebung ( suppression- conservation ) de la jouissance ? Il en est rendu raison. Et c'est comme renonçant en un acte décisif à la jouissance pour se faire sujet de la mort que le maître s'institue. Et c'est aussi bien là, pour nous, je l'ai souligné en son temps, que se promeut l'objection que nous pouvons faire à ceci par un singulier paradoxe, un paradoxe inexpliqué dans Hegel : c'est au maître que la jouissance ferait retour de cette Aufhebung. Bien des fois nous avons demandé : et pourquoi ? Pourquoi, si c'est pour ne pas renoncer à la jouissance, que l'esclave devient esclave? Pourquoi ne la garderait-il pas ? Pourquoi reviendrait elle au maître, dont c'est précisément le statut que d'y avoir renoncé, sinon dans une forme dont peut-être nous pouvons exiger un peu plus que le tour de passe-passe, la maestria hégélienne, pour nous en rendre compte? Ça n'est pas un mince test si nous pouvons toucher dans la dialectique freudienne, un maniement plus rigoureux, plus exact, et plus conforme à l'expérience de ce qu'il en est du devenir de la jouissance après la première aliénation.

     Je l'ai suffisamment déjà indiqué à propos du masochisme pour qu'on sache ici ce que je veux dire et que je n'indique qu'une voie à reprendre. Nous ne pouvons assurément pas nous y attarder aujourd'hui, mais il fallait que l'amorce en fût indiquée à sa place.

    Pour poursuivre notre chemin en fonction de ce qu'il en est de l'acte psychanalytique, nous n'avons rien fait (p104->) jusqu'ici que de démontrer ce qu'il engendre par son faire ; pour faire un pas plus loin venons-en au seul point où l'acte peut être interrogé : en son point d'origine.

    Qu'est-ce qui nous est dit? Je l'ai la dernière fois déjà réévoqué. C'est que c'est au terme d'une psychanalyse supposée achevée que le psychanalysant peut devenir psychanalyste. Il ne s'agit pas ici du tout de justifier la possibilité de cette jonction. Il s'agit de la poser comme articulée et de la mettre à l'épreuve de notre schéma tétraédrique.

    C'est le sujet qui a accompli la tâche au bout de laquelle il s'est réalisé comme sujet dans la castration en tant que défaut fait à la jouissance de l'union sexuelle, c'est celui-là que nous devons voir par une rotation, ou une bascule, à un certain nombre de degrés, telle qu'est dessinée cette figure, à 180° pour voir passer, revenir ce qui s'est ici réalisé à la position de départ, à ceci près que le sujet qui

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vient ici (en haut à gauche), sait ce qu'il en est de l'expérience subjective, et que cette expérience implique aussi qu'à gauche, il reste ce qu'il en est advenu de celui dont l'acte se trouve responsable du chemin parcouru, en d'autres termes, que pour l'analyste tel que nous le voyons maintenant surgir au niveau de son acte, il y a déjà savoir du désêtre du sujet supposé savoir, en tant qu'il est, de toute cette logique, la position nécessaire de départ.

     C'est précisément pour cela qu'il y a question de ce qu'il en est pour lui de cet acte que nous avons défini tout à l'heure comme acte en porte-à-faux. Quelle est la mesure de l'éclairement de son acte? Puisque, de cet acte en tant qu'il a parcouru le chemin qui permet cet acte, il est d'ores et déjà lui-même la vérité.


    C'est la question que la dernière fois j'ai posée, (p105->) en disant qu'une vérité conquise pas sans le savoir est une vérité que j'ai qualifiée " d'incurable ", si je puis m'exprimer ainsi. Car si nous suivons ce qui résulte de cette bascule de toute la figure qui est celle seule où puisse s'expliquer le passage de la conquête, fruit de la tâche, à la position de celui qui franchit l'acte
d'où cette tâche peut se répéter, c'est ici que vient le File:Sbar.jpg qui était là au départ

File:105-2.jpg

dans le ou-ou du " ou je ne pense pas " ou " je ne suis pas " et effectivement, pour autant qu'il y a acte qui se mêle à la tâche qui le soutient, ce dont il s'agit est proprement d'une intervention signifiante; ce en quoi le psychanalyste agit si peu que ce soit, mais où il agit proprement dans le cours de la tâche, c'est d'être capable de cette immixtion signifiante qui à proprement parler n'est susceptible d'aucune généralisation qui puisse s'appeler savoir.


    Ce qu'engendre l'interprétation analytique, c'est ce quelque chose, qui de l'universel ne peut être évoqué que sous la forme dont je vous prie de remarquer combien elle est, à tout ce qui s'est jusqu'ici qualifié comme tel, contraire; c'est si l'on peut dire, cette sorte de particulier qu'on appelle clé universelle, la clé qui ouvre toutes les boîtes. Comment diable la concevoir? Qu'est-ce que c'est que de s'offrir comme celui qui dispose de ce qui d'abord ne peut se définir que comme un quelconque particulier ?


    Telle est la question que je laisse aussi ici seulement amorcée de ce qu'il en est du statut de celui qui au point de ce sujet File:Sbar.jpg, peut faire qu'il existe quelque chose qui réponde dans la tâche, et non pas dans l'acte fondateur, au sujet supposé savoir, voilà tout à fait précisément ce qui amorce la question : que faut-il qu'il soit possible pour qu'il y ait un analyste ? Je le répète, au point en haut et à gauche du schéma, ce dont nous sommes partis, c'est que pour que toute la schématisation soit possible, pour que la (p106->) logique de la psychanalyse existe, il fallait qu'il y ait là du psychanalyste.

    Quand il se met là, après avoir lui-même parcouru le chemin psychanalytique, il sait déjà où le conduira alors comme psychanalyste le chemin à reparcourir, au désêtre du sujet supposé savoir, à n'être que le support de cet objet qui s'appelle l'objet petit a. Qu'est-ce que nous dessine cet acte psychanalytique, dont il faut bien rappeler qu'une des coordonnées, c'est précisément d'exclure de l'expérience psychanalytique tout acte, toute injonction d'acte ? Il est recommandé à ce qu'on appelle le patient, le psychanalysant pour le nommer, autant que possible il lui est recommandé d'attendre pour agir, et si quelque chose caractérise la position du psychanalyste, c'est très précisément qu'il n'agit que dans le champ d'intervention signifiante que j'ai délimité à l'instant.


    Mais n'est-ce pas là aussi pour nous occasion de nous apercevoir qu'en sort tout à fait renouvelé le statut de tout acte ? Car la place de l'acte, quel
qu'il soit, et ce sera à nous de nous apercevoir, à la trace, de ce que nous voulons dire quand nous parlons du statut de l'acte, sans même pouvoir nous permettre d'y ajouter : de l'acte humain, c'est que, s'il est quelque part où le psychanalyste à la fois ne se connaît pas, et, c'est aussi le point où il existe, c'est en tant qu'assurément il est sujet divisé, et jusque dans son acte, et que la fin où il est attendu, à savoir cet objet petit a, en tant qu'il est non pas

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le sien, mais celui que de lui comme Autre requiert le psychanalysant, pour qu'avec lui, il soit de lui rejeté. N'est-ce pas là figure à nous ouvrir ce qu'il en est du destin de tout acte, et ceci sous diverses figures, depuis le héros où l'Antiquité de toujours a essayé de placer, dans toute son ampleur, dans tout son dramatique, ce qu'il en est de l'acte, non pas certes qu'en ce même temps le savoir ne se soit point (p107->) orienté vers d'autres traces, car c'est aussi, et ce n'est pas négligeable de le rappeler, le temps où pour ce qu'il en est de l'acte sage on en a cherché, - et à la vérité il n'y a rien là qui soit à dédaigner -, la raison dans un bien ; « le fruit de l'acte », voilà qui semblait donner sa première mesure à l'éthique, je l'ai reprise en son temps en commentant celle d'Aristote.

    L'Éthique à Nicomaque part de ceci : qu'il y a du bien au niveau du plaisir et qu'une juste filière suivie dans ce registre du plaisir nous mènera à la conception du souverain bien.

    Il est clair que c'était là, à sa façon, une sorte d'acte qui a sa place dans le cheminement de tout acte dit philosophique. La façon dont nous pouvons le juger est ici sans aucune importance. C'est un temps, nous savons que s'y appareillait une toute autre interrogation, l'interrogation tragique de ce qu'il en était de l'acte, et que c'est celle-ci qui s'en remettait à un obscur divin. S'il y a une dimension, une force qui n'était pas supposée savoir, c'est bien celle de l’File:107-1.jpg Anankè antique, en tant qu'elle était incarnée par ces sortes de fous furieux qu'étaient les Dieux.

    Mesurez la distance parcourue de cette visée de l'acte à celle de Kant. S'il y a quelque chose qui d'une autre manière rend nécessaire notre énoncé de l'acte comme d'un dire, c'est bien la mesure qu'en donne Kant, de ce qu'il doit être réglé par une maxime qui puisse avoir portée universelle. Est-ce que ce n'est pas là aussi ce que j'ai eu mon aise à caricaturer, à le conjoindre à une règle telle qu'elle est énoncée dans la fantasmagorie de SADE ?

    N'est-il pas vrai d'autre part qu'entre ces deux extrêmes, je parle d'ARISTOTE et de KANT, la référence à l'Autre prise comme telle est celle, elle aussi très bouffonne, qui a été donnée par une forme au moins classique de la direction religieuse? La mesure de l'acte aux yeux de Dieu serait donnée par ce qu'on appelle l'intention droite. Est-ce qu'il est possible d'amorcer une voie de duperie plus installée que celle de mettre cette mesure au principe de la valeur d'acte ?

    Est-ce qu'en quoi que ce soit l'intention droite dans un acte, peut un seul instant lever pour nous la question de ce qu'il en est de son fruit ? Il est sûr que Freud n'est pas le premier à nous permettre de sortir de ces anneaux fermés, que pour mettre en suspens ce qu'il en est de la valeur d'une bonne inten-(p108->)tion, nous en avons une critique tout à fait efficace, explicite et maniable dans ce que Hegel nous articule de la loi du cœur ou du délire de la présomption, qu'il ne suffit pas de s'élever contre le désordre du monde, pour ne pas, de cette protestation même s'en faire le plus permanent support. De ceci, la pensée, justement celle qui a succédé à l'acte du cogito, nous a donné maints modèles. Quand l'ordre, surgi de la loi du cœur, est détruit par la critique de La phénoménologie de l'esprit, que voyons-nous, sinon le retour, que je ne peux faire autrement que de qualifier d'offensif, de la ruse de la raison.

    C'est là qu'il nous faut nous apercevoir que cette méditation a débouché très spécialement sur quelque chose qui s'appelle l'acte politique et qu'assurément il n'est pas vain que ce qui s'est engendré non seulement de méditations politiques mais d'actes politiques, en quoi je ne distingue nullement la spéculation de Marx de la façon dont elle a été, à tel ou tel détour de la révolution, mise en acte - est-ce qu'il ne se peut pas que nous puissions situer toute une lignée de réflexions sur l'acte politique en tant qu'assurément ce sont des actes au sens où ces actes étaient un dire et précisément dire au nom d'un tel qui y ont apporté un certain nombre de changements décisifs -. Est-ce qu'il n'est pas possible de les réinterroger dans ce même registre qui est celui auquel aboutirait aujourd'hui, ce qui se dessine de l'acte psychanalytique, là où à la fois il est et il n'est pas, et qui peut s'exprimer ainsi, en vertu du mot d'ordre que Freud donne à l'analyse de l'inconscient : wo es war, dit-il et je vous ai appris à le relire la dernière fois, soll ich werden ?

    Wo File:Sbar.jpgtat et vous me permettrez d'écrire ce S de la lettre ici barrée, là où le signifiant agissait au double sens où il vient de cesser et où il allait juste agir, non point soll ich werden mais muss ich, moi qui agis, moi qui lance dans le monde cette chose à quoi on pourra s'adresser comme à une raison muss ich (a) werden, moi de ce que j'introduis comme nouvel ordre dans le monde, je dois devenir le déchet.

    Telle est la nouvelle forme sous laquelle je vous propose de poser une nouvelle façon d'interroger ce qu'il en est, en notre âge, du statut de l'acte, pour autant que cet acte si singulièrement parent d'un certain nombre d'introductions originelles, au premier rang desquelles est le cogito cartésien, pour autant que l'acte psychanalytique permet de reposer la question.

note : bien que relu, si vous d�couvrez des erreurs manifestes dans ce s�minaire, ou si vous souhaitez une pr�cision sur le texte, je vous remercie par avance de m'adresser un [mailto:gaogoa@free.fr �mail]. [#J.LACAN
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